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Analyse
Marché de l'art

L’art comme actif financier, un investissement discutable

Il est désormais courant de considérer l’art comme un actif financier – du moins pour les personnes très fortunées –, mais le marché de l’art reste trop volatil et risqué pour la plupart des investisseurs.

Nous vivons à une époque très différente du passé, et l’un des signes de ce changement est l’acceptation générale de l’art en tant qu’actif financier. La dernière étude de Deloitte et ArtTactic révèle que 85 % des gestionnaires de patrimoine estiment que les œuvres d’art et les objets de collection doivent faire partie de l’offre qu’ils font à leurs clients. En 2014, dans une enquête similaire, ce pourcentage n’était que de 53 %.

Cours d'un asset Photo : Maxim Hopman

Une question se pose : que signifie exactement « faire partie d’une offre de gestion de patrimoine » ? Essentiellement, que l’art doit être traité de la même manière que les autres actifs. Il peut être protégé – par le biais de la planification successorale, de l’assurance et de stratégies de couverture, par exemple – et valorisé, notamment par des estimations régulières et en se tenant au courant des allégements fiscaux disponibles qui peuvent également bénéficier aux institutions publiques. De plus en plus, on pense que l’art pourrait être mieux monétisé, par exemple par le biais de prêts adossés à des actifs, un domaine en plein essor.

Le statut croissant de l’art en tant qu’actif s’explique simplement par les niveaux de prix auxquels les œuvres peuvent désormais se négocier, ce qui en fait un élément plus significatif du portefeuille d’un particulier fortuné. Et il reste encore beaucoup de perspectives de croissance : Deloitte et ArtTactic ont estimé que le patrimoine associé aux œuvres d’art et aux objets de collection représentait 1,5 milliard de dollars (1,3 milliard d’euros) sur 191,6 milliards de dollars (169 milliards d’euros) de fortunes en 2020.

L’ART POURRAIT ÊTRE MIEUX MONÉTISÉ, PAR EXEMPLE PAR LE BIAIS DE PRÊTS ADOSSÉS À DES ACTIFS

On assiste donc à une montée en puissance des sociétés qui proposent des données, des estimations et du contenu sur le marché de l’art, ainsi que des outils de commerce qui s’appuient sur ces analyses. Les maisons de ventes aux enchères, notamment Sotheby’s, renforcent leurs activités dans ces domaines, avec des avantages évidents pour elles pour trouver des œuvres à vendre. Il est clair qu’elles ciblent les niveaux les plus élevés du marché, bien que les récents recrutements, comme celui de Noah Horowitz venant d’Art Basel, montrent une tendance à consentir des prêts aux galeries et autres sociétés actives dans le domaine du marché de l’art, historiquement réticentes à l’idée de faire appel au marché du crédit.

Selon le Telegraph, le propriétaire de Sotheby’s, Patrick Drahi, a également emprunté des sommes importantes garanties par son immeuble de New Bond Street à Londres. Dans le même temps, Amy Cappellazzo, Yuki Terase et Adam Chinn, anciens de Sotheby’s, ont fondé une nouvelle société de conseil qui promet à ses clients des « services financiers créatifs semblables à ceux d’une banque d’affaires ». L’art tokenisé, les NFT et autres dispositifs adossés à la blockchain alimentent la frénésie. La transparence relative et la rotation rapide sur ce marché ajoutent aux données disponibles, réduisant les asymétries, améliorant la liquidité et – en théorie – augmentant la valeur de l’art à mesure que de nouveaux capitaux affluent.

À notre humble avis, ceci demande encore à être vérifié. Sur le marché des œuvres de premier ordre, l’offre de pièces de qualité est limitée, et le rapport entre l’offre et la demande semble déjà avoir atteint ses limites. Sur le marché de masse promis par les NFT, les objets de collection et autres, la logique voudrait que les prix descendent à des niveaux plus réalistes. La volatilité de ces œuvres, fortement corrélées aux cryptomonnaies et donc aussi aux marchés boursiers, est encore trop risquée – les compagnies d’assurances sont en mode « wait and see ». Leur statut d’actifs « bancables » reste donc peu convaincant.

De telles préoccupations entourent également le marché hautement spéculatif des nouveaux artistes contemporains. Il y aura bien quelques heureux gagnants, mais selon nous, ce marché reste réservé aux initiés. Il reste encore trop de personnes qui ont intérêt à garder les informations pour elles-mêmes et pour quelques privilégiés. L’art est peut-être un meilleur actif qu’on ne le pensait, mais il reste un investissement discutable.

Appeared in The Art Newspaper France - Daily, 844