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Opinion
Tribune

Anish Kappor : « Une population intéressée par les arts est la dernière chose que souhaite un gouvernement de droite »

Le sinistre démantèlement du secteur de la création par le gouvernement britannique s’opère lentement mais sûrement par le biais de coupes budgétaires et d’un contrôle politique renforcé, estime l’artiste dans cette tribune.

Anish Kapoor D.R.

Il semble que la Grande-Bretagne ne voit plus aucun mérite dans ce que les sciences humaines ont à offrir. L’art, la musique, la poésie, la littérature et l’histoire viennent après – non, très loin après – les sciences et les mathématiques. L’éducation victorienne imposée à nos enfants ne considère que leur capacité à participer à la machine capitaliste mondiale. Elle ne tient plus compte de la sensibilité de l’enfant. L’idée que les arts et les sciences humaines font partie de l’éducation est abandonnée depuis longtemps.

Les arts peuvent permettre à notre être profond de s’exprimer, mais la tentative sinistre et systématique de l’actuel gouvernement britannique de démanteler le projet keynésien qui a mis en place « les arts pour tous » par le biais d’organisations telles que l’Arts Council (Conseil des arts) se poursuit lentement mais sûrement par le biais de coupes budgétaires et le contrôle politique. L’objectif primordial semble être la prétendue capacité économique, ou la capacité future de gains de nos enfants. C’est volontairement oublier les 10 milliards de livres sterling que les arts rapportent actuellement chaque année à l’économie britannique.

Cette idiotie à visée politique rend un mauvais service à notre société. Les arts ont été soustraits du programme scolaire de base dans les écoles. Les sciences humaines sont attaquées dans toutes nos universités. Le financement des sciences humaines est réduit et même des matières telles que l’histoire sont maintenant remises en cause – parce qu’ils ne donnent pas de résultats économiques tangibles ?

La véritable conséquence de cette politique sera de rabaisser nos jeunes à des rôles de soumission envers ceux qui sont au sommet de l’économie, comme si l’économie était la seule mesure de la valeur.

Dans une ère post-information, que nous devons accepter, quel besoin y a-t-il à former des centaines de milliers de personnes pour qu’elles soient esclaves des faits et des chiffres, alors que les technologies que nous avons inventées le font tellement mieux ? Une population intéressée par les arts est dangereuse, elle est susceptible d’être moins disposée à suivre la ligne du parti. Une population qui peut penser et peut-être même penser avec des sentiments est la dernière chose que souhaite un gouvernement de droite.

LES ARTS ET LES SCIENCES HUMAINES SONT LES PREMIERS À SUBIR DES PRESSIONS LORSQUE LES GOUVERNEMENTS VEULENT RENFORCER LEUR CONTRÔLE

Il existe une vérité étrange à propos des arts et des sciences humaines : ils sont les premiers à subir des pressions lorsque les gouvernements veulent renforcer leur contrôle. L’histoire récente le montre bien : la Russie, l’Iran, le Brésil – sous son gouvernement actuel –, l’Inde, la Chine, etc.

Les arts donnent la parole à ce qui est inexprimé, connu ou à moitié connu en nous. C’est parfois inconfortable mais nécessaire. Les sociétés libres les ont jusqu’à récemment célébrés. Est-ce qu’en exprimant quelque chose de cette tourmente ou de cette irrésolution humaine, les arts peuvent toucher ce qui est le moins maîtrisable en nous ? Les gouvernements dominants ont-ils peur de cela ? Ont-ils peur de l’estime de soi et de la volonté de porter un regard critique sur la société et l’histoire et de reconsidérer ses normes jusqu’alors acceptées ? Sinon, pourquoi tenteraient-ils d’interdire les manifestations pacifiques ou de rendre illégal le fait de toucher des objets publics ?

Il ne fait aucun doute que les arts et une éducation artistique sont profondément liés aux droits de l’homme, à Black Lives Matter et à l’égalité des chances pour tous, quelle que soit la race ou la couleur, sans oublier, bien sûr, la tragédie du réchauffement climatique et les 80 millions de réfugiés dans notre monde actuel. Le gouvernement sape sciemment les sciences humaines alors qu’il s’emploie également à exclure les réfugiés à tout prix. Il soutient du bout des lèvres Black Lives Matter alors qu’il veille à ce que toutes ses institutions soient maintenues dans le statu quo de la suprématie masculine blanche. Il nourrit le nationalisme en insistant pour que même le contenu de nos ondes, la BBC, Channel 4 et la radio publique, comporte 80% de programmes dits « britanniques ». Il ignore sans vergogne le principe d’indépendance et nomme des apologistes de droite à la tête des conseils d’administration des musées du pays. Il a décimé une organisation comme le British Council, au mépris total de l’excellent travail qu’elle a accompli pour les arts et les sciences humaines ici et à l’étranger.

EXCLURE NOS JEUNES DE LA CAPACITÉ DE PARTICIPER AU DISCOURS HUMANISTE PARFOIS PROBLÉMATIQUE QUE LES ARTS ANTICIPENT N’EST RIEN DE MOINS QUE CRIMINEL

Cette dérive vers un nationalisme étroit et borné ne peut être considérée comme déconnectée de l’attaque contre les arts dans les programmes scolaires. Il s’agit d’un projet qui vise à laisser moins de champ à ceux qui ne sont pas d’accord. Il rappelle les gouvernements fascistes de ces dernières années qui ont tenté de contrôler notre imaginaire intérieur.

Exclure nos jeunes de la capacité de participer au discours humaniste parfois problématique que les arts anticipent n’est rien de moins que criminel. Il n’est pas exagéré de se demander comment une société civilisée peut envisager un digne avenir lorsqu’elle a été privée de la fragile base imaginative que sont les arts et les sciences humaines.

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Anish Kapoor bénéficiera d’une exposition majeure à la Gallerie dell’Accademia à Venise du 20 avril au 9 octobre 2022.