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Opinion
Perspectives

La politique culturelle de Joe Biden peut-elle mieux refléter les valeurs américaines ?

Pour être efficace et juste, toute politique culturelle doit prendre en compte et respecter tous les intérêts en présence.

La politique culturelle américaine a aujourd’hui l’opportunité d’être redéfinie. Le président américain Joseph Biden a choisi Lee Satterfield, une diplomate de carrière, pour le poste de secrétaire adjoint du Bureau of Educational and Cultural Affairs [Bureau des affaires éducatives et culturelles] du département d’État. Si sa nomination est confirmée, elle décidera des protocoles d’accord (MOU) avec les pays étrangers qui se conforment aux restrictions américaines à l’importation de biens culturels.

Le sceau du département d’État américain. © AP Photo/Alex Brandon

Ces restrictions inquiètent profondément les collectionneurs et le marché, car elles ne concernent pas seulement les artefacts dont il est prouvé qu’ils ont été exportés illicitement, mais elles frappent également d’embargo toutes les pièces du même type entrant aux États-Unis à partir de marchés légitimes, et notamment celles en provenance d’Europe. Or, les récents protocoles d’accord conclus avec certains gouvernements du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, à l’exemple de la Turquie et de l’Égypte, ont mis en colère les représentants des groupes religieux et ethniques minoritaires déplacés, dont les biens personnels et communautaires ont été saisis par ces mêmes gouvernements autoritaires.

Les États-Unis sont l’un des plus importants marchés pour les biens culturels. Il est donc logique que notre pays joue un rôle de premier plan dans la lutte contre le pillage d’objets culturels. Mais il est impératif de prendre en compte les intérêts des collectionneurs, des musées et des marchands américains, dont les activités dépendent de l’importation d’antiquités, d’objets ethnographiques et de pièces de monnaie. Nous devons également respecter les minorités ethniques et religieuses de ces pays étrangers, trop souvent laissées pour compte.

Lee Satterfield, secrétaire adjointe du Bureau of Educational and Cultural Affairs [Bureau des affaires éducatives et culturelles] du département d’État américain. Photo : D.R.

Alors comment Lee Satterfield peut-elle s’assurer que la politique culturelle américaine reflète mieux l’intention du législateur et les valeurs américaines ? Tout d’abord, elle devrait s’assurer que le Cultural Property Advisory Committee (CPAC) [Comité consultatif des biens culturels], chargé de conseiller l’exécutif sur les protocoles d’accord et les types de biens culturels dont la circulation doit être restreinte, représente pleinement les intérêts du public, des archéologues, des musées et du marché international. Aujourd’hui, le seul représentant du marché dans le comité est un collectionneur, et aucun marchand n’y a été nommé depuis des années. Le CPAC a besoin de cette expertise pour s’assurer que ses conseils s’appuient sur leurs connaissances approfondies du mécanisme des échanges internationaux des biens culturels.

Deuxièmement, Lee Satterfield devrait limiter les restrictions actuelles aux importations à des ensembles limités de biens culturels importants dont l’exportation illicite a été démontrée. Des embargos trop larges – comme celui prévu par un protocole d’accord signé avec la Turquie en janvier et mis en œuvre en juin – sur tous les biens importés aux États-Unis qui « ressemblent » à ceux figurant sur des « listes établies » détaillées, ne contribuent pas à protéger les sites archéologiques des pays étrangers contre le pillage. Mais de telles restrictions ont un impact sur le commerce légal d’objets culturels du type de ceux qui proviennent d’ici et de l’étranger, en particulier les importations en provenance de nos principaux partenaires commerciaux, le Royaume-Uni et l’Union européenne.

Enfin, le département d’État doit bien mieux prendre en compte non seulement les intérêts des gouvernements étrangers, mais aussi ceux des minorités religieuses et ethniques qui vivent dans ces pays et en exil à l’étranger. Le postulat selon lequel les nations sont de grandes protectrices des biens culturels est trop souvent démenti. Dans les pays où les minorités ont été poussées à l’exil par des gouvernements autoritaires, reconnaître les droits de ces gouvernements sur la culture matérielle des communautés déplacées perd tout sens. Au contraire, le gouvernement américain devrait mener une politique forte reconnaissant les droits de propriété privés et communautaires de ces personnes.

Nous espérons que ces suggestions seront considérées comme constructives et qu’elles ne seront pas ignorées simplement parce qu’elles remettent en question le statu quo actuel. Pour être efficace et juste, toute politique culturelle doit prendre en compte et respecter tous les intérêts, et pas seulement ceux des groupes de défense de l’archéologie alignés sur des bureaucraties étrangères.

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Peter K. Tompa est avocat, spécialisé dans le patrimoine culturel et directeur exécutif de la Global Heritage Alliance [Alliance mondiale pour le patrimoine].