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Opinion
Perspectives

« Pourquoi l'abstraction dans l'art a fait son temps »

« Le monde est très beau, mais les êtres humains sont assez fous », déclare l’artiste britannique.

David Hockney. Photo: Marco Secchi / Alamy Stock Photo.

« L’art » est mal en point. La lecture de The Art Newspaper [édition internationale en anglais, NDLR] le confirme. Dans le dernier numéro du mensuel de septembre 2021, page 59, on peut lire une critique de livre intitulée Beyond abstraction [Au-delà de l’abstraction]. Mais de quoi peut-il donc bien s’agir ?

Alberto Giacometti qualifiait l’abstraction d’« art du mouchoir de poche ». Et c’est ce à quoi l’illustration ressemblait pour moi, rien de plus... Pourquoi l’abstraction était-elle nécessaire ? Je pense qu’elle l’était. Son rôle était de faire disparaître les ombres qui avaient dominé l’art européen pendant des siècles. Seul l’art européen les utilisait. J’ai toujours été intéressé par l’histoire de ce que j’ai fait dans ma vie. Je sais qu’il existe des gens appelés historiens de l’art, mais contrairement aux historiens des sciences ou même de la musique, ils ne semblent pas s’intéresser à la pratique de l’art aujourd’hui. Ils ne s’intéressent pas à la façon dont l’art est fait. Même Erwin Panofsky, dans son livre Early Netherlandish Painting [Les Primitifs Flamands, Hazan], s’intéresse davantage à la biographie des artistes qu’à leurs ateliers. C’est comme s’ils étaient Cézanne ou Van Gogh, travaillant héroïquement et seuls. Ce n’est pas le cas. On sait qu’ils avaient des ateliers employant de nombreux assistants. Certains broyaient les couleurs, d’autres s’occupaient des costumes. Si vous y réfléchissez un peu, cela devait se passer de cette manière. Ils produisaient les seules images connues de leur époque; il n’en existait pas d’autres.

Le deuxième Commandement [dans la Bible] stipule qu’il ne doit pas y avoir d’images. Le judaïsme et l’islam interdisent toujours les images. Dans la version King James de la Bible [La Bible traduite en anglais publiée en 1611], c’est très clair. Pourtant, aux VIIIe, IXe et Xe siècles, les érudits chrétiens ont débattu sur la question des images. L’argument principal semblait être qu’elles étaient nécessaires – la plupart des gens ne sachant pas lire – et que c’était là le seul moyen pour eux de connaître la souffrance du Christ et des saints. À leurs yeux, cette nécessité était garante du contrôle social.

DÉSORMAIS, AVEC LE NUMÉRIQUE, VOUS POUVEZ QUASIMENT PRENDRE DES PHOTOS DANS L’OBSCURITÉ

Les arts de la Chine, du Japon, de l’Inde et de la Perse n’utilisent jamais d’ombres ou de reflets. Ils n’utilisent pas non plus de points de fuite pour montrer la perspective. Pourquoi en est-il ainsi ?

En l’an 2000, nous sommes allés à Florence pour découvrir comment Brunelleschi avait réalisé son tableau du Baptistère, dont les historiens de l’art disent même qu’il s’agit de la première image en perspective. Je leur avais demandé d’ouvrir les portes du Duomo à 7 h 30 du matin, lorsque le soleil brillait sur le Baptistère (le Duomo se trouve juste devant). Nous avions un panneau de la taille de celui de Brunelleschi (il n’existe plus, mais les comptes rendus en font état). Nous nous sommes placés sept braccia à l’intérieur du Duomo (environ deux mètres), avons laissé le panneau dans l’entrée et avons ensuite projeté le Baptistère sur le panneau avec un miroir concave de 7 cm. Cela donne automatiquement une image en perspective, car un miroir concave a toutes les qualités d’une lentille. Rappelons qu’à Bruges, les miroitiers appartenaient à la guilde de Saint-Luc, tout comme les peintres.

Objectifs et lumière

Le principal problème des photos prises à l’aide d’un objectif est qu’elles nécessitent beaucoup de lumière, une lumière très forte – soit du soleil. Et la lumière la plus forte projette les ombres les plus profondes. C’était le cas de la photographie jusqu’à très récemment. Désormais, avec le numérique, vous pouvez quasiment prendre des photos dans l’obscurité. C’est très différent de la photographie argentique.

Les appareils photo ont été fabriqués au XVIIe siècle, mais l’invention de la photographie n’est pas l’invention de l’appareil photo. Même Susan Sontag, dans son livre Regarding the Pain of Others [Devant la douleur des autres, Christian Bourgois], écrit : « Lorsque l’appareil photo a été inventé en 1839... ». Elle s’en est tirée comme ça. Pourquoi un éditeur ne lui a pas demandé qui l’avait inventé ? Elle n’aurait pas pu nommer l’inventeur – qui le peut ? Personne. Parce que l’appareil photo est un phénomène naturel; un petit trou d’épingle dans une pièce projette l’image extérieure sur le mur opposé. Tous les appareils photo d’aujourd’hui produisent des images en perspective, car elles sont toutes vues à partir d’un point mathématique situé au centre d’un objectif.

DANS TOUTES LES AQUARELLES DE NATURES MORTES, DE PAYSAGES ET DE CRÂNES, CÉZANNE ENLÈVE LES OMBRES

Pour fabriquer les lentilles, il fallait une industrie du verre. Les fenêtres étaient nécessaires en Europe; elles ne l’étaient pas en Chine et au Japon. La Chine a développé une industrie de la porcelaine, qui était très fine. Elle a servi de base à l’industrie européenne de la porcelaine, dont la porcelaine de Delft est un exemple classique. Tout cela figurait dans l’édition de 2005 de mon livre Secret Knowledge [Savoirs secrets : Les techniques perdues des maîtres anciens, Seuil], dont le titre original était Lost Knowledge [Savoirs perdus]. C’est Thames and Hudson qui l’a changé, car ils ont pensé que Savoirs secrets se vendrait mieux et j’ai accepté.

Revenons donc à l’abstraction et à la raison pour laquelle elle était nécessaire. Si vous y réfléchissez sérieusement, toutes les marques sur une surface plane sont des abstractions, elles ne peuvent pas être réelles.

Ombres et reflets

Au musée d’Orsay, un musée du XIXe siècle, au début, tout est clair-obscur, lumière et ombre, et à la fin – avec Cézanne, Bonnard, Van Gogh, Matisse et Picasso –, toutes les ombres ont disparu. Il n’y a aucune explication à cela. Bien sûr, c’est l’effet profond de l’estampe japonaise. Encore une fois, si vous y réfléchissez, les estampes japonaises n’ont ni ombres ni reflets. Les ponts dans les estampes japonaises n’ont jamais de reflet, mais si vous photographiez un pont japonais, il en aura. Comment cela se fait-il ? L’appareil photo ne sait jamais ce qu’il regarde et ne fait que capturer des surfaces. Les humains qui le regardaient voyaient le pont en tant qu’objet et ignoraient les ombres et les reflets. L’ombre était juste l’absence de lumière, et le reflet juste la surface de l’eau. Rien d’important.

Je viens de recevoir le très beau catalogue du MoMA sur les dessins de Cézanne. C’est un excellent livre que je peux recommander à tous. Les dessins au crayon des petites sculptures qu’il a faites et possédées témoignent d’une grande maîtrise du clair-obscur, mais je remarque que dans toutes les aquarelles de natures mortes, de paysages et de crânes, il enlève les ombres. Elles sont d’une beauté ravissante. Je sais que je suis le seul à dire tout cela, mais je crois fermement que mes observations sont vraies. Mon ami Charlie, à New York, m’a envoyé le catalogue et avait vu l’exposition. Je lui ai alors parlé des ombres et de ce que j’avais observé, et cela l’a incité à retourner la voir.

Beauté et folie

À quoi ressemble vraiment le monde ? Je sais qu’il ne ressemble pas aux photographies. L’appareil photo voit de façon géométrique, et nous devons voir de façon psychologique. Alors, à quoi ressemble-t-il vraiment ? Je pense que vous devez le dessiner. Le monde est très beau, mais les êtres humains sont assez fous. J’ai toujours pensé que le monde des humains était fou, et il y a peu de chances que cela change, quels que soient nos efforts. Cézanne regardait le monde, le trouvait beau et savait que la photographie n’était pas très réaliste, de même que Van Gogh.

L’ABSTRACTION A FAIT SON TEMPS, EN ENLEVANT LES OMBRES DE L’ART EUROPÉEN

L’abstraction, je pense, est maintenant terminée. Elle a fait son temps, en enlevant les ombres de l’art européen. Elle était nécessaire à un moment donné; de nombreux critiques affirmaient que Piet Mondrian était le dernier d’entre eux. Cela a peut-être duré un peu plus longtemps aux États-Unis. Frank Stella, dans son exposition au Whitney Museum of American Art (2015-2016), semblait le dire. Il a commencé par quelques rayures, puis les a tirées dans un sens et dans l’autre, puis il s’est intéressé aux reliefs et les a également tirés dans un sens et dans l’autre. Finalement, il a créé des sculptures de fumée en utilisant un ordinateur, et puis l’exposition s’est terminée. Une exposition formidable, vraiment, pour moi. Mais c’est comme ça que je l’ai vu.