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Haroon Mirza : « Politiquement, ceux qui ont l'énergie ont le pouvoir »

L’artiste et compositeur Haroon Mirza, à l’affiche à la Lisson Gallery à New York et, au printemps prochain, du festival Lille3000, évoque les fondements de son œuvre.

Né en 1977 à Londres, Haroon Mirza travaille avec le son, la lumière pour créer des sculptures cinétiques, des performances et des installations immersives. Celles-ci s’inspirent d’une myriade d’influences – scientifiques, historiques, culturelles. L’artiste a remporté le Lion d’argent du jeune artiste le plus prometteur à la Biennale de Venise en 2011 avec The National Apavilion of Then and Now, une chambre anéchoïque triangulaire (un espace sans écho) tapissée de mousse absorbant le son et équipée de LED générant un bruit qui s’intensifie à mesure qu’elles s’allument. L’installation fait désormais partie des collections du MoMA de New York.

«Fasciné par le son de l’électricité» dès l’adolescence, Haroon Mirza conçoit ses œuvres autant comme des créations musicales qu’artistiques. Photo: David Bebber. © Haroon Mirza, Courtesy of Lisson Gallery

L’ARTISTE A REMPORTÉ LE LION D’ARGENT DU JEUNE ARTISTE LE PLUS PROMETTEUR À LA BIENNALE DE VENISE EN 2011

Après une résidence au CERN, en Suisse, en 2018, l’artiste basé à Londres a coproduit un film et un opéra intégrant de la musique, de la poésie, des incantations, des archives et des instruments électroniques faits maison, certains construits à partir d’équipements de laboratoire du CERN mis au rebut. La même année, son Stone Circle à énergie solaire, composé de neuf blocs de marbre équipés de haut-parleurs et de LED, a été installé de manière permanente dans le désert du Texas dans le cadre d’une commande du Ballroom Marfa. Pour « For A Dyson Sphere », sa deuxième exposition personnelle à la Lisson Gallery à New York, Haroon Mirza explore la quête technologique de l’énergie, un thème qui se prolongera au printemps dans une nouvelle œuvre commandée pour Lille3000.

Pouvez-vous nous parler du travail que vous présentez à la Lisson Gallery ?

Je suis en train de réaliser une sculpture qui est basée sur le concept de la sphère de Dyson, une mégastructure qui entoure le soleil ou une étoile afin d’exploiter l’énergie produite par une étoile. Dans la galerie, j’ai donc créé un mini-soleil composé de lampes halogènes, entouré d’un ensemble de panneaux solaires. Ces derniers produiront de l’électricité qui, à son tour, alimentera un écosystème d’œuvres – des sculptures à la fois musicales et organiques – qui « vivent » dans l’espace.

Qu’est-ce qui alimente ce soleil halogène ?

Il s’agit principalement du réseau électrique de New York. Il était prévu d’installer des panneaux solaires sur la [promenade verte] High Line au-dessus de la galerie afin d’avoir une alimentation totalement hors réseau, mais ce n’était pas possible dans le timing dont nous disposions. Mais la quantité d’énergie que nous utilisons réellement avec l’éclairage halogène est plutôt faible par rapport à une exposition normale dans une galerie.

Que pensez-vous du rôle de la technologie dans la crise climatique actuelle ? Si nous cherchons des solutions technologiques la sphère de Dyson en est un exemple extrême –, c’est aussi notre obsession du progrès technologique qui nous a conduits à l’impasse actuelle.

Oui, la quête de l’énergie est aussi la poursuite du progrès technologique, qui est exploité dans l’idée que la technologie nous sauvera. Mais nous avons des preuves très solides qu’elle ne nous sauve pas nécessairement, mais crée en fait des situations plus extrêmes et une plus grande consommation. C’est là le dilemme. La question que je soulève est donc : quel genre d’espèce sommes-nous ? Sommes-nous une espèce parasite qui absorbe toutes les ressources d’une planète jusqu’à ce que nous les ayons toutes utilisées, qui construit des structures autour des étoiles, puis qui se rend sur une autre étoile – est-ce là notre espèce ? Ou sommes-nous en fait une espèce qui vit en symbiose avec le reste de la nature et de la biosphère ? Pour moi, cette question semble être parmi les priorités en ce qui concerne la problématique du climat et de l’énergie.

SOMMES-NOUS UNE ESPÈCE PARASITE QUI ABSORBE TOUTES LES RESSOURCES D’UNE PLANÈTE JUSQU’À CE QUE NOUS LES AYONS TOUTES UTILISÉES ?

Bien que l’on ne puisse en aucun cas vous qualifier d’éco-artiste, ce nouvel ensemble d’œuvres semble témoigner d’une prise en compte et d’une interrogation plus directe des questions environnementales…

C’est juste. Après le Covid, nous avons tous subi une piqûre de rappel et l’environnement est devenu un sujet omniprésent. D’une certaine manière, il a toujours été là, comme un courant sous-jacent dans mon travail, mais maintenant il est plus visible. Le fait est que c’est un problème qui concerne tout le monde, pas seulement les écologistes. C’est mon problème, c’est votre problème et c’est certainement le problème de nos enfants, donc nous devons avoir un débat à ce sujet. Je ne suis pas un militant écologiste ou un activiste, et mon travail ne porte pas sur l’environnement en soi, mais plutôt sur la biosphère. Pour moi, l’environnement fait partie de nous de toute façon – nous sommes ce que nous faisons.

JE SUIS TRÈS ATTIRÉ PAR LES SYSTÈMES CHAOTIQUES – ONDES, ÉLECTRICITÉ, ÉNERGIE – PRÉSENTS DANS LA NATURE ET PAR LA FAÇON DONT NOTRE APPAREIL PERCEPTIF LES APPRÉHENDE

Vous êtes connu comme un artiste qui travaille avec le son et la lumière. Mais le pouvoir et l’électricité semblent être aussi des thèmes plus profonds et durables dans votre œuvre…

Ce n’est qu’il y a quelques années que je me suis rendu compte que l’électricité était en fait mon principal moyen d’expression. À l’origine, je suis devenu accro au son de l’électricité lorsque j’étais adolescent. Je me souviens avoir découvert la musique électronique – l’Acid House – sous l’influence du LSD. C’est alors que mon engouement pour le son des signaux électriques a commencé. Et cela a lentement évolué vers deux choses : un amour de la musique en général, ainsi que pour le son des signaux électriques, et cela a donné naissance à une pratique. Mais ce qui se cache derrière tout cela, c’est une relation au pouvoir, à l’énergie et à la relation entre eux.

Pouvez-vous nous parler davantage de cette relation à plusieurs niveaux ?

D’un point de vue sémantique, ils sont différents, mais il y a un chevauchement entre l’énergie et le pouvoir : il faut de l’énergie pour avoir du pouvoir et des signaux électriques. Pour moi, l’essentiel est qu’il s’agit d’un circuit : il y a toujours un « plus » et un « moins », qui se combinent pour créer le pouvoir. L’énergie est donc double : une charge positive et une charge négative, ou une masse et une charge positive, qui s’unissent pour créer le pouvoir. Et conceptuellement, métaphoriquement et par analogie, c’est vraiment intéressant. Parce que dans toutes les composantes de la vie et dans l’univers, le pouvoir ultime ne vient pas d’une seule source, mais d’une combinaison de deux ou plusieurs choses. Alors, philosophiquement, c’est intéressant, parce que cela contredit le monothéisme. Et puis, politiquement, ceux qui ont l’énergie ont le pouvoir. Il y a tellement de pistes de réflexions à partir de cette relation.

Préfiguration du projet « For A Dyson Sphere », avec des cactus agissant comme une « flore psychoactive ». © Haroon Mirza. Courtesy de la Lisson Gallery

L’électricité est une force naturelle : les humains peuvent en produire, mais c’est naturel et imprévisible. Il est intéressant de noter que lorsque vous avez commencé à faire des œuvres, elles prenaient la forme de peintures de paysages marins. Bien que sous des formes différentes, vous semblez toujours obsédé par les vagues et l’imprévisibilité de la nature.

Les vagues sont une de mes préoccupations depuis le début de ma carrière. Il existe même un fil conducteur très clair, même si je n’en ai pas pris conscience à l’époque. Des vagues de l’océan aux ondes sonores, en passant par les ondes électromagnétiques et les ondes cérébrales, je suis très attiré par les systèmes chaotiques – ondes, électricité, énergie – présents dans la nature et par la façon dont notre appareil perceptif les appréhende. J’ai commencé à peindre des paysages marins et certaines de mes premières œuvres étaient des marines générées par ordinateur avec des ondes sonores représentant des masses terrestres. Plus récemment, je me suis intéressé aux ondes cérébrales et à diverses neuro-oscillations.

JE ME SUIS INTÉRESSÉ À LA DIMENSION PRAGMATIQUE DE L’ESPACE ACOUSTIQUE, PUIS À SA VISUALISATION

Qu’est-ce qui vous a poussé à abandonner la peinture ? Vous avez aussi été DJ pendant un certain temps, n’est-ce pas ?

Je suis toujours DJ de temps en temps – c’est davantage une chose amusante à faire parce que j’adore la musique. J’ai étudié la peinture à la Winchester School of Art et, pendant mes études, j’ai fini par lire Marshall McLuhan et [Jean] Baudrillard, ainsi que l’essai de McLuhan sur l’espace acoustique. J’ai alors commencé à réfléchir à cet espace sonore que nous ne voyons pas et à la manière dont il constitue une part importante de notre réalité, ainsi qu’aux distinctions perceptives entre espace visuel et espace acoustique. Je me suis donc intéressé à la dimension pragmatique de l’espace acoustique, puis à sa visualisation.

Vous vous êtes parfois décrit comme un compositeur plutôt que comme un artiste. Pourquoi ?

Lorsque j’ai commencé à travailler avec le son, c’était initialement un sous-produit de mon travail. Je me suis demandé comment fabriquer ces objets qui génèrent du son, mais aussi comment structurer et superposer ce son. Ces questions sont devenues mes objectifs en termes de pratique artistique. Puis, j’ai jugé que ce que je faisais, c’était de la composition, une composition simultanée dans le temps et l’espace, à la fois visuellement et acoustiquement. Le terme de « compositeur » m’a donc semblé un peu plus approprié, mais maintenant, c’est ce qui fonctionne. Artiste est un terme général, mais compositeur est un peu plus spécifique; un compositeur dans un musée est différent d’un compositeur dans une salle de concert. Un compositeur est un artiste, quelqu’un qui fait de belles œuvres.

Récemment, lors d’une table ronde de la Gallery Climate Coalition, vous avez parlé du rôle et de l’impact de la manière artistique de résoudre les problèmes à propos du statu quo actuel, en amenant les gens à regarder le monde d’une façon différente et en trouvant des solutions efficaces face à des problèmes. Un exemple concret est le début d’une prise de conscience plus large de l’énergie solaire dans l’État pétrolier du Texas, une problématique qui se traduit par votre collaboration avec une société d’énergie solaire pour Stone Circle.

En effet, le point de départ était : comment alimenter en électricité cette création dans le désert ? Et non pas : comment amener l’énergie solaire au Texas où la plupart de l’énergie provient du pétrole ? Ensuite, l’effet secondaire du projet a été incroyable. Le message était : « Regardez, vous pouvez faire de l’énergie à partir du soleil ! ». Et de nombreux ménages [locaux] sont passés à l’énergie solaire. Et c’est ce qui fait la force de l’art : les artistes sont capables de proposer des choses qui apportent des solutions pratiques ou qui conduisent à une nouvelle conscience ou à une nouvelle façon de penser à quelque chose. Parfois, cela se produit dans le cadre d’une partie très programmée de l’œuvre, et je respecte les artistes qui font des pièces qui incitent à une certaine forme de prise de conscience. Mais la plupart du temps, cela survient de façon accidentelle, et pour moi, c’est l’une des choses les plus puissantes dans le fait d’être artiste.

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« For A Dyson Sphere », du 14 janvier au 12 février 2022, Lisson Gallery, 504 West 24th Street, New York, États-Unis.

« Utopia », Lille3000, du 14 mai au 2 octobre 2022, 59000 Lille.