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Véronique Yersin : « Le manque de liberté de l’être humain m’épate toujours »

Créées il y a quarante ans, les Éditions Macula ont connu un nouvel élan quand, en 2010, Véronique Yersin en a pris la direction. Entretien.

Véronique Yersin. © Dina Debbas

Les ouvrages publiés par Macula sont précis comme l’horlogerie suisse et prennent à revers les idées reçues sur l’art et sur le monde, levant des lièvres improbables. À l’image de l’esprit indocile de Véronique Yersin, qui incarne le meilleur de l’édition indépendante.

La dernière fois que nous nous sommes parlé, vous partiez acheter un café-épicerie dans la Meuse… Vous lâchez l’édition ?

Non, au contraire. Il est très difficile de faire vivre nos livres à Paris, où nous sommes en concurrence avec beaucoup d’événements. Je me suis dit qu’il fallait un endroit où pouvoir « déplier » nos ouvrages. Éric Poitevin, qui vit depuis trente ans dans la Meuse, m’a signalé un café-épicerie qui était à vendre à Mangiennes, le village où il habite, avec sept chambres et une salle de bal à parquet. Je suis tombée amoureuse de ce lieu où l’on peut tout faire : des conférences, des résidences d’écrivains, des expositions, des concerts…

Vous avez étudié l’histoire de l’art à l’université de Genève, mais vous veniez de la campagne. Rien ne vous prédisposait à un tel parcours…

En effet. Ma mère était biologiste, mon père tenait une ferme céréalière de 18 hectares dans la campagne genevoise. Lorsque j’étais enfant, dans mon école, il y avait une maîtresse pour trois niveaux.

Quel cheminement vous a conduite à la tête de Macula ?

J’ai passé mon bac, puis, ne sachant quoi faire, j’ai voyagé en Asie pendant un an et demi, notamment au Vietnam, où j’ai suivi les traces de mon ancêtre, Alexandre Yersin – qui a découvert le bacille de la peste. À mon retour, je me suis inscrite en histoire de l’art. J’avais 20 ans. À ce moment-là, mon père, qui était séparé de ma mère, est mort. Ma sœur et moi nous sommes retrouvées à la tête de sa ferme, qui était en faillite et qu’il a fallu, des années durant, remettre sur pied. Nous avons dû gérer une quinzaine d’employés, des terres à cultiver et, en parallèle, poursuivre nos études.

Vous avez travaillé une dizaine d’années au Cabinet d’arts graphiques, à Genève, auprès de Rainer Michael Mason, qui l’a dirigé de 1979 à 2005. Qu’avez-vous appris à son contact ?

Nous nous sommes rencontrés chez des amis, en 1997. À l’époque, tout en faisant mes études et en essayant de gérer l’héritage de mon père, j’étais livreuse à vélo, serveuse dans des bars. Il m’a dit que je ne pourrais pas continuer mes études dans ces conditions, qu’il me fallait trouver un emploi stable. Il m’a alors proposé d’être sa secrétaire pendant le temps de mes études et de m’apprendre les ficelles du métier. Je suis ensuite devenue responsable des collections, puis assistante de conservation. Rainer entretenait de magnifiques relations avec les artistes. Il allait souvent dans leur atelier, leur proposait d’effectuer un travail de catalogage de leurs œuvres, en échange duquel ils faisaient don de quelques pièces au musée. Grâce à lui, j’ai compris comment faire le lien entre les œuvres du passé et les œuvres contemporaines.

Nous couvrons tous les domaines culturels, de la sculpture au cinéma, de la poésie à l’architecture, du livre d’artiste au texte théorique. Je me nourris moi-même de tout cela, ce qui me permet d’aborder l’histoire de l’art d’une autre façon.

Vous avez également dirigé un lieu d’art contemporain à Genève, l’espace Forde…

Oui, tout en travaillant au Cabinet des arts graphiques, j’ai tenu avec une amie pendant deux ans, de 2008 à 2010, ce lieu qui disposait d’un budget de la Ville de Genève. Nous avons organisé des concerts, des expositions, des lectures, des performances. J’y ai appris la programmation, la gestion d’un budget, la constitution d’un catalogue…

Avez-vous encore un pied dans la campagne ?

La ferme existe toujours. J’y vais peu mais j’aime la nature, que je connais bien. Mes parents étaient très sensibles aux questions écologiques. Mon père faisait déjà du compost il y a quarante ans.

Le catalogue des Éditions Macula ne reflète pas particulièrement un engagement écologique. Or, de nombreux artistes manifestent des préoccupations environnementales…

Je le ferais volontiers, mais des éditeurs comme Wildproject se sont déjà lancés avec brio dans ce domaine. L’engagement que nous avons, c’est de produire tous nos livres en Europe, répartis entre quatre pays voisins – la Suisse, la France, l’Italie et la Belgique –, afin d’alléger notre empreinte carbone. Nos encres sont végétales et nos papiers sont naturels, issus de forêts écoresponsables. Nos livres sont cousus, faits pour durer. Nous essayons d’être respectueux de toute la chaîne, qu’elle soit humaine ou écologique.

Combien d’exemplaires tirez-vous en général ?

Entre 1 500 et 2 000, mais certains livres sont réédités en permanence. Conversations avec Cézanne a déjà été réimprimé dix fois, Invention de l’hystérie de Georges Didi-Huberman six fois, Le Rituel du Serpent d’Aby Warburg quatre fois. Quant à Art et Culture de Clement Greenberg, nous en sommes à plus de 20 000 exemplaires vendus.

Les Éditions Macula ne sont pas adossées à un grand groupe entrepreneurial mais à une Fondation suisse, constituée d’un cercle de personnes amatrices d’art et d’histoire de l’art. Cela en fait-il une maison particulière ?

La Fondation Cercle Macula a été très utile en 2010 pour relancer la maison, qui n’avait pas publié depuis quatre ans. Mais nous ne sommes financés qu’en partie par cette Fondation, et devons en permanence trouver des financements complémentaires. Le nombre de personnes constituant ce cercle est variable. Au début, ils étaient dix ; en ce moment, ils sont quatre : Vera Michalski, Anne-Shelton Aaron, Philippe Bertherat et Rainer Michael Mason. Certains donnent des aides ponctuelles, d’autres abondent régulièrement. C’est très changeant. En France, nous bénéficions aussi d’un soutien public, de la part du CNL [Centre national du livre] et de la Drac [Direction régionale des affaires culturelles] Île-de-France, car notre siège est à Paris.

La crise liée au Covid-19 a-t-elle particulièrement impacté Macula ?

En 2020, nous avons perdu 45 % de notre chiffre d’affaires ; alors qu’en 2019, nous avions réalisé notre meilleur chiffre, soit 170 000 euros, avec un résultat net de 36 000 euros.

Lors du premier confinement, vous aviez fermé votre site Internet pour ne pas faire concurrence aux libraires. Avez-vous réitéré pour le deuxième ?

Le précédent confinement était beaucoup plus rigide que celui que nous vivons en ce moment. Je ne me voyais pas accepter des commandes sur Internet et livrer des gens alors que les librairies étaient fermées. En revanche, dans la mesure où les libraires bénéficient cette fois-ci du système « click and collect », la vente sur notre site ne relève plus d’une concurrence déloyale.

Considérez-vous qu’une grande part des ouvrages d’art, de philosophie, de poésie, de théâtre, de sciences humaines ne serait peut-être pas publiée sans des structures indépendantes comme la vôtre ?

Bien sûr. D’ailleurs, nous souffrons du fait qu’il n’y ait pas suffisamment d’éditeurs qui publient des ouvrages d’histoire de l’art. Gallimard ne fait plus grand-chose dans ce domaine. Nous aurions besoin de l’engagement de maisons plus importantes, car cela nous permettrait de mettre en valeur des auteurs ou des ouvrages un peu moins connus. Le champ de la théorie se rétrécit dans les librairies.

En 2010, vous avez demandé au studio genevois Schaffter Sahli de repenser l’identité graphique des Éditions Macula. Il vous a fait une proposition assez radicale, que vous avez mise en œuvre…

Lorsque Macula a redémarré en 2010, j’avais besoin que les libraires comprennent que la maison prenait un nouveau départ. Après un an de travail avec ce studio, nous avons choisi une seule police de caractères, appliquée à tous les livres – tiina est une typographie très lisible, initialement créée pour un dictionnaire –, et des couleurs de couverture qui diffèrent non en fonction des collections mais du volume de l’ouvrage.

Quel est le livre qui vous a donné, à ce jour, le plus de fil à retordre ?

Le coffret des Écrits complets d’André Bazin, près de 3 000 pages. Cela faisait déjà vingt-cinq ans qu’Hervé Joubert-Laurencin travaillait sur les écrits du fondateur des Cahiers du cinéma. Il avait photocopié tous les articles publiés par Bazin jusqu’en 1958, l’année de sa mort. Il a fallu saisir et relire tous ces textes, les classer chronologiquement, les corriger, car il y avait beaucoup de fautes de frappe à l’époque. Les sténographes, dans les magazines et les revues, ne connaissaient pas bien l’histoire du cinéma, orthographiaient mal les noms des réalisateurs et des acteurs. Nous avons engagé trois étudiants doctorants en cinéma afin qu’ils nous aident sur ce chantier de vérifications et de corrections. Cette publication est le fruit de cinq années de travail.

Vous venez de publier 1839. Daguerre, Talbot et la publication de la photographie, de Steffen Siegel. Il s’agit là encore d’un projet de longue haleine. Comment pouvez-vous vous permettre le luxe de projets aussi ambitieux, dont on sait qu’ils concernent par ailleurs peu de lecteurs ?

C’est un équilibre à trouver. Nous nous autorisons un projet fou tous les deux ou trois ans, et nous équilibrons avec des livres un peu plus faciles à vendre. L’ouvrage de Bazin ne raconte pas seulement tous les débuts de la critique du cinéma, il raconte aussi une histoire de société : il parle d’histoire, de politique, d’exception culturelle, de l’arrivée de la couleur à la télévision, des métiers du cinéma… Pour le livre de Steffen Siegel, c’est la même chose. Cette anthologie, qui se concentre sur les écrits échangés en 1839 – année de l’invention du daguerréotype – entre la France, la Grande-Bretagne, l’espace germanophone et les États-Unis, atteste de la diffusion fulgurante de la photographie et des discours qu’elle génère. Pendant un an, quatre pays font le ping-pong dans leurs publications quotidiennes afin de rendre compte des avancées de cette invention. Cette découverte dépasse, de loin, le seul champ photographique. Elle suscite des espoirs, des controverses dans toutes les communautés, qu’elles soient scientifiques, médicales, artistiques ou autres. Cela concerne la société dans son entier.

Mes plus belles découvertes, je les ai faites en parlant avec les gens. J’ai besoin d’avoir un être humain devant moi, qui me raconte des choses. C’est une des raisons pour lesquelles je fais ce métier.

Vous avez lancé plusieurs collections depuis 2010. Certaines sont aisées à identifier, comme celle consacrée au cinéma, que dirige Philippe-Alain Michaud, ou celle des écrits d’artistes contemporains, sous la direction de Sally Bonn. D’autres sont plus complexes à cerner…

Je peux vous parler de la collection de Jean-Christophe Bailly, « Opus incertum », qui porte sur les documents d’archives, qu’il s’agisse d’écrits ou d’images. Il a travaillé notamment avec Hanns Zischler, un comédien allemand que l’on a vu dans les films de Wim Wenders. Ils ont rassemblé dans un ouvrage tous les petits plans que les gens, à travers le monde, ont griffonnés sur du papier quand Zischler demandait son chemin dans la rue. Chaque plan est rattaché à une histoire, une anecdote. C’était l’époque où il n’y avait pas de téléphone mobile… Une autre collection, «Prière de ne pas toucher les étoiles», que je dirige en binôme avec Joanna Schaffter, est liée aux objets que l’on fabrique, aux ateliers, aux machines. Le dernier livre de cette collection est Servez citron, qui invite à entrer dans l’atelier de fabrication d’une recette de cuisine et d’une assiette.

Éric Poitevin, Ronde d’écrevisses et de framboises, dans Servez citron, 2020. © Éditions Macula

On ne vous attendait pas particulièrement sur le terrain du livre de cuisine…

Nous couvrons tous les domaines culturels, de la sculpture au cinéma, de la poésie à l’architecture, du livre d’artiste au texte théorique. Je me nourris moi-même de tout cela, ce qui me permet d’aborder l’histoire de l’art d’une autre façon. Pour Servez citron, Éric Poitevin m’a proposé de composer un livre à partir de photos d’assiettes saisies au sortir de table, après le passage des convives au restaurant des frères Troisgros. Les assiettes, saucées, vidées, deviennent visuellement des sortes de pièces abstraites. Au-delà de cela, le photographe a fixé ce moment où l’on a déjà mangé – ce sont les ruines du repas. Or, le sujet des ruines, des restes est omniprésent chez Macula. Qu’est-ce qui reste d’une histoire, d’un lieu, d’une pensée ? En prolongement des images, Jean-Claude Lebensztejn a réuni les recettes des plats « évanouis » des Troisgros et des extraits du tout premier livre de cuisine, Le Cuisinier français de Pierre de La Varenne, qui date de 1651. Les recettes sont très courtes, elles ont l’air de petits poèmes. Les cuisiniers disposaient autrefois d’une grande liberté. Nous sommes loin du « tuto » sur Internet, où l’on vous explique comment ajouter une pincée de sel ! Le manque de liberté de l’être humain m’épate toujours. J’entends souvent « je ne sais pas comment faire ». Eh bien, faites ce que vous voulez !

Toute la question, pour vous, serait de créer des passerelles nouvelles entre les époques, entre les médiums, entre les pensées, entre les arts ?

Oui. Par exemple, la collection « Patte d’oie », que je dirige, compte des livres inclassables, comme Poétique du banc de Michael Jakob, qui interroge les différentes représentations du banc, qu’elles soient littéraires, picturales ou cinématographiques, ou bien Figures pissantes, 1280-2014 de Jean-Claude Lebensztejn, qui recense toutes les figurations de personnages en train d’uriner, de l’Antiquité à nos jours. Ces deux ouvrages mêlent des images du quotidien, érotiques, naïves, féministes, politiques…

Vous avez traduit un ouvrage d’un auteur peu connu en France, le Colombien Jorge Zalamea. Avez-vous d’autres projets de traduction ?

Non, cela restera, je pense, ma seule traduction ! J’ai découvert ce livre sur la dictature, Le grand Burundun-Burunda est mort, quand j’étais à l’université, à Genève. En même temps que l’histoire de l’art, j’étudiais la littérature espagnole. Ayant découvert que cet ouvrage n’était pas traduit en français, je me suis attelée à la tâche. Cela m’a pris trois ans. Le hasard a fait que je suis par la suite devenue éditrice. J’ai donc retravaillé ma traduction et l’ai publiée en 2018, car c’est un livre important pour moi. Le dictateur aimerait que sa population ne parle plus, afin que les gens n’échangent plus, que les liens d’émotion ou d’intellect qui se tissent entre les humains disparaissent. C’est exactement le contraire de ce que nous faisons chez Macula.

Nous vivons dans un monde en réseau, qui nous donne le sentiment d’avoir accès à tous les savoirs et de pouvoir opérer tous types de croisements. Cependant, selon vous, ce monde serait cloisonné ?

Oui. Surtout avec tous les systèmes de ciblage comportemental et de recommandations de contenus qui prolifèrent sur Internet. On nous dit en permanence « vous avez aimé ceci, vous aimerez cela ». Alors que mes plus belles découvertes, je les ai faites en parlant avec les gens. J’ai besoin d’avoir un être humain devant moi, qui me raconte des choses. C’est une des raisons pour lesquelles je fais ce métier. Organiser des lectures, se réunir pour parler de livres qu’on a lus, inviter un auteur à raconter sa démarche : tous ces échanges sont à mes yeux fondamentaux.

Au fait, d’où vient le nom Macula ?

Macula, c’est la zone de la rétine, dans l’axe de la pupille, qui permet de faire la netteté.