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Musées et Institutions

L’abbaye de Fontevraud inaugure son musée d'art moderne

De Derain à Fautrier, de la statuaire antique aux cultures lointaines, le nouvel écrin de la collection des époux Cligman dresse un « musée imaginaire » à la Malraux, classique mais riche en petites pépites.

Il a fallu la foi pour mener à bien la création au sein de l’abbaye royale de Fontevraud d’un musée d’art moderne, qui ouvre enfin ses portes le 19 mai. « Il est rare que l’État mette autant de moyens pour un lieu qui ne lui appartient pas », souligne le sénateur Bruno Retailleau, qui a ardemment soutenu le projet, indiquant de plus que les collectionneurs ont aussi donné, outre un total de quelque 900 œuvres – une autre partie a été accueillie par des musées parisiens –, un chèque de 4 millions d’euros pour aider à la réalisation de l’institution, qui dépend de la région Pays de la Loire. Et de rappeler que l’endroit, de prime abord incongru pour un musée d’art moderne même s’il a accueilli les Ateliers internationaux du FRAC des Pays de la Loire dès 1984, fut autrefois « un centre culturel dynamique des Plantagenet sous Aliénor d’Aquitaine », cette reine mythique en avance sur son temps dont on peut voir le gisant dans l’église mais aussi celui de son fils Richard Cœur de Lion. « Ce musée devrait permettre à tous d’accéder à l’art », poursuit-il, insistant sur l’enracinement dans le territoire régional.

Quatre figures de L’Échiquier de Germaine Richier et New York de Bernard Buffet dans l’ancien passage cocher. © Fontevraud, le musée d’Art moderne. Photo : Marc Domage

LA SCÉNOGRAPHE CONSTANCE GUISSET A CONÇU UN PARCOURS TOUT EN ÉLÉGANCE

C’est donc dans ce lieu emblématique de l’histoire de France que la collection des époux Martine et Léon Cligman a trouvé un écrin, au sein du bâtiment de la Fannerie, réaménagé par l’architecte Christophe Batard. La scénographe et designeur Constance Guisset y a conçu un parcours toute en élégance et légèreté. Elle y a infusé un « bleu contemporain » inspiré par le manteau d’Aliénor d’Aquitaine, mais a aussi puisé dans la palette des œuvres elles-mêmes. « Nous avons eu la chance d’avoir peu d’œuvres sous plexiglas, ce qui permet de mieux les voir », confie-t-elle. Constance Guisset a aussi implanté ici et là des installations sonores de commentaires ludiques sur les œuvres, lus par des comédiens, visant les visiteurs néophytes, et qui gagneraient cependant à être plus discrets, seul bémol de ce parcours.

Dialogue d’objets, « Dialogue oriental » : Orant sumérien et personnage marocain de Maurice Marinot, 1917. © Fontevraud, le musée d’Art moderne. Photo : Marc Domage

« Le fait de travailler avec une collection donne plus de liberté, on peut s’autoriser plus de choses, ne pas montrer que des chefs-d’œuvre, et viser plusieurs niveaux de lectures et de publics », explique Dominique Gagneux, ancienne conservatrice en chef au musée d’art moderne de Paris, et directrice des lieux. Elle a construit des rapprochements, des dialogues de formes, faisant ainsi converser les Fauves avec l’art africain qui inspira plusieurs de ces artistes, à l’exemple de Derain – dont était proche la famille de Martine Cligman – et d’un reliquaire Fang féminin.

Ensemble de peintures du début de la modernité par Maurice Denis, Charles Laval, Paul Sérusier et Jacques-Émile Blanche. © Fontevraud, le musée d’Art moderne. Photo : Marc Domage

C’est une modernité plutôt classique qui forme un fil rouge au gré des salles qui mélangent souvent arts décoratifs et beaux-arts. Les sculptures effilées de Germaine Richier dialoguent dans une salle très réussie avec une peinture de New York par Bernard Buffet. « Tous deux ont exposé en 1952 à la Biennale de Venise », souligne la directrice. On retrouvera Germaine Richier au dernier étage, sous les combles, dans une section plus spécifiquement dévolue à la sculpture. Reflet des goûts des collectionneurs, la peinture figurative de Charles Dufresne, ou de Roger de La Fresnaye, cubiste revenu au réalisme, figurent en bonne place. Le réalisme est davantage présent que l’abstraction, même si une petite section est consacrée à quelques avant-gardes russes, tel Jean Pougny.

Salle « passion du collectionneur » : ensemble de verres de Maurice Marinot, années 1920-1930. © Fontevraud, le musée d’Art moderne. Photo : Marc Domage

L’exposition permanente invite donc à butiner et à faire son miel d’œuvres remarquables telles Deux jeunes filles sur le balcon de Silencio, exécuté par Maurice Denis en 1908, Paysage mauve de Cérusier datant de 1917, Le lac de Côme par Henri de Waroquier, ou Emilienne peint par Fautrier en 1925… Une des surprises vient de la salle dédiée aux verreries Art déco de Maurice Marinot, dont plusieurs peintures plus méconnues sont accrochées dans le musée, en particulier orientalistes. Un pan de mur présente 36 dessins originaux de Derain pour illustrer le Satyricon de Pétrone. Justifiant l’esprit de la collection des Cligman, la fin du parcours évoque le « musée imaginaire » de Malraux, cocktail d’époques, de cultures et de médiums, toujours d’actualité.

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Musée d’art moderne de Fontevraud, ouverture le 19 mai 2021.