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Chronique

Retour à Linda Nochlin

La parution posthume d’un recueil de textes de Linda Nochlin par Thames & Hudson est l’occasion de souligner son influence sur l’histoire de l’art féministe.

Philip Pearlstein, Portrait de Linda Nochlin et Richard Pommer, 1968, huile sur toile, New York, Brooklyn Museum. Photo Éric de Chassey

La parution posthume d’un recueil de textes de Linda Nochlin par Thames & Hudson est l’occasion de souligner son influence sur l’histoire de l’art féministe.

En 1971, l’historienne d’art états-unienne Linda Nochlin (disparue en 2017) publiait son article « Pourquoi n’y a-t-il pas eu de grandes artistes femmes ? » La question qu’elle posait et la méthode qu’elle proposait pour y répondre n’ont cessé, depuis, de susciter des reprises et de créer des émulations chez plusieurs générations d’historiennes et d’historiens d’art, y compris en France. L’article est en effet disponible en langue française depuis 1993, grâce à Yves Michaud qui avait fait paraître, dans la collection qu’il dirigeait alors aux éditions Jacqueline Chambon, deux recueils majeurs de Nochlin, dont l’un, Femmes, art et pouvoir, et autres essais, le présentait. Mais il n’avait pas obtenu la popularité qu’il méritait et, jusque très récemment, l’histoire de l’art féministe était restée, en France, assez marginale, quoique fort active. Ce que l’on pourrait appeler la nouvelle vague féministe en histoire de l’art, désormais en phase avec les évolutions de la société, s’en est à nouveau saisi comme d’un étendard. L’article a même connu une diffusion bien au-delà des cercles de la discipline depuis que son titre a figuré sur un tee-shirt conçu par Maria Grazia Chiuri pour la collection prêt-à-porter printemps-été 2018 de Dior. Cela n’est sans doute pas pour rien dans sa réédition récente en volume séparé, dans de nombreuses langues. Nochlin était bien loin d’une vision essentialiste de la division des sexes et des genres en art. Dans son introduction à l’exposition pionnière « Femmes peintres, 1550-1950 » (Los Angeles, Austin, Pittsburgh, 1977), traduite en français aux éditions des femmes en 1981, elle écrivait : « L’idée que le vécu d’une femme en tant que femme lui donne une vision distincte de la réalité et une profondeur d’imagination exceptionnelle, qui sont la source d’une imagerie spécifiquement “féminine” en peinture, est un cliché [...]. Cette exposition devrait pourtant montrer à l’évidence qu’aucune particularité stylistique n’est attachée à l’œuvre des femmes [...] ! »

UNE PENSÉE PARTICULIÈREMENT COMPLEXE

La parution, à titre posthume, d’un recueil de textes de l’historienne consacré au modernisme en art aux xixe et xxe siècles, Making It Modern. Essays on the Art of the Now, recueil non encore traduit, est l’occasion de mesurer la complexité de sa pensée et la richesse de son approche. Celle-ci refuse les « simplifications associées à un système, une vision de l’art rigide, réductiviste, a priori » pour mener des analyses qui partent toujours de la spécificité des objets et des sujets qu’elle se donne. Cet ouvrage montre que, s’il existe bien une nécessité de faire connaître et d’étudier les œuvres des artistes femmes, qui restent encore trop souvent méconnues du fait – jusque très récemment – de la durable misogynie des musées et des enseignements universitaires, il demeure intéressant de considérer l’ensemble de l’histoire de l’art, y compris les artistes masculins (tels Gustave Courbet, Georges Seurat, Ellsworth Kelly ou Andy Warhol, sur lesquels Linda Nochlin écrit des pages remarquables), non pas en les opposant aux artistes femmes, mais en les examinant avec attention, sans minorer ou majorer, par principe, leur intérêt. L’un des essais les plus frappants qu’il contient, «Matisse and its Other», datant de 1993, est ainsi consacré à un parallèle entre une rétrospective de l’œuvre de Henri Matisse et une exposition sur les avant-gardes de l’Empire russe et de la Russie soviétique. Nochlin y pourfend le modèle de « l’artiste-masculin- génial triomphant, qui, avec son assistante, le modèle nu complaisant, change le cours de l’histoire de l’art, tout seul et héroïquement », et explique que « la conception matissienne des femmes est si conventionnelle qu’elle reste invisible pour la plupart des critiques et des spectateurs, pour qui elle devient une sorte de classicisme, un donné de l’art moderne ». Cela ne l’empêche pas d’affirmer par ailleurs que les Dos de l’artiste, créés entre 1909 et 1930, sont « peut-être, la meilleure sculpture, tout court » du xxe siècle. Cette complexité – et cet engagement avec les œuvres et les questions que celles-ci soulèvent – devraient être, pour nous, un modèle. Il faut faire retour à Nochlin !

Linda Nochlin, Making It Modern. Essays on the Art of the Now, Londres, Thames & Hudson, 2022, 448 pages, 34,40 euros.