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Critique
Expositions

À la MEP, la photo au prisme du sentiment amoureux

Présentée dans l’intégralité des espaces de la Maison européenne de la photographie, à Paris, l’exposition «Love Songs» réunit une quinzaine de photographes, des années 1950 à aujourd’hui, autour des transports amoureux.

« Love Songs » s’ouvre sur des images incandescentes de René Groebli prises en 1951 dans une chambre d’hôtel de Montparnasse au papier peint fleuri. Parce que le regard épris de René sur sa jeune épouse Rita déteint sur tout, Simon Baker, directeur de l’institution et commissaire de l’exposition, a retrouvé ce papier peint désuet et en a tapissé une cimaise, comme un signe de l’expansion infinie du sentiment amoureux. Ce sentiment de légèreté se communique au visiteur, qui découvre avec le sourire un parcours construit comme un album musical, face A plus historique au 1er étage, face B plus contemporaine au 2e étage.

Hervé Guibert, Le fiancé II, 1982 Collection MEP, Paris. Don de Christine Guibert. © Christine Guibert

Une telle exposition peut sembler a priori sans enjeux. Rien n’empêche de la visiter sans arrière-pensée, d’accompagner Nobuyoshi Araki dans son voyage de noces avec Yoko, d’entrer dans la salle de bains d’Hervé Guibert où son amant Thierry prend son bain, d’assister aux ébats frustes des adolescents drogués de Tulsa sous l’œil de Larry Clark, de scruter avec Sally Mann le corps anémié et malade de son cher époux Larry, d’en déduire qu’il y a mille façons d’aimer – passions courtes, liens sur la durée, satiété ou manque, affection ou violence…

MILLE FAÇONS D’AIMER – PASSIONS COURTES, LIENS SUR LA DURÉE, SATIÉTÉ OU MANQUE, AFFECTION OU VIOLENCE…

Et cependant, nombreuses sont les questions qui se posent devant ces images ferventes ou libertines. S’il y a bien un désir qui se manifeste tout au long du parcours, c’est d’abord celui des photographes et de leurs bien-aimé(e)s de placer leur intimité et leurs émois au centre de leur création artistique. Car s’il s’agit de ressentir, il s’agit plus encore de « nous » faire ressentir. À cet égard, que peut la photo, cet art de la surface, quand il s’agit de donner à éprouver le goût, les odeurs, l’exultation des sens ? Force est de constater qu’elle peut beaucoup avec les images ludiques et tactiles du jeune photographe chinois Lin Zhipeng, alias no223, qui parle lui-même de « scènes colorées brouillées par la synesthésie », entre matité et luisances, fluidité et viscosité…

Nobuyoshi Araki, Série « Sentimental Journey », 1971. Collection MEP, Paris. Don de la société Dai Nippon Printing Co., Ltd. © Nobuyoshi Araki, courtesy Taka Ishii Gallery

S’il s’agit de regarder, que regardons-nous véritablement et où se trouve la juste place du visiteur de l’exposition invité à pénétrer dans des chambres infusées de désir ? « Sommes-nous voyeuristes quand le photographe et le modèle sont tous deux d’accord pour exposer leur intimité ? », s’interroge Simon Baker, en pointant notamment une série dérangeante d’Hideka Tonomura sur la liaison torride de sa mère avec son amant. Qui est le voyeur et qui est l’exhibitionniste dans ce jeu de billard à plusieurs bandes ? « Plus généralement, poursuit Simon Baker, que “documente” la photographie quand il s’agit d’aborder le thème du sentiment amoureux, sur lequel, individuellement, il nous est pratiquement impossible de tomber d’accord ? »

« SOMMES-NOUS VOYEURISTES QUAND LE PHOTOGRAPHE ET LE MODÈLE SONT TOUS DEUX D’ACCORD POUR EXPOSER LEUR INTIMITÉ ? »

Autrement dit, la subjectivité est-elle une donnée intrinsèque de la photographie ? Cette question est au cœur du projet Double Bind, de Leigh Ledare. Il a photographié son ex-femme dans un chalet à la campagne avant de demander au nouveau mari de celle-ci de faire de même, donnant ainsi naissance à deux séries d’images à la fois différentes et étrangement jumelles, qu’il expose en vis-à-vis. « Avec cet échange de regards sur un même objet amoureux, l’artiste se retrouve à partager la position embarrassante du spectateur… », note Simon Baker. Lequel conforte lui-même l’hypothèse d’une impossible « objectivité » face à son sujet en livrant son propre paysage émotif à travers une compilation musicale personnelle proposée à la visite.

Lin Zhipeng (alias n°223), Green Light, 2010. © n°223. Courtesy in) (between gallery

UNE RÉFLEXION SUR « TOUTE UNE LIGNÉE DE PHOTOGRAPHES QUI ONT REPOUSSÉ LES FRONTIÈRES DE L’INTIME »

« Love Songs », dès lors, se présente comme une proposition originale, dans laquelle le commissaire s’investit personnellement tout en conservant la distance lui permettant de conduire une réflexion sur « toute une lignée de photographes qui ont repoussé les frontières de l’intime et esquissé ainsi une autre histoire de la photographie. »

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« Love Songs. Photographies de l’intime », jusqu’au 21 août 2022, Maison européenne de la photographie, 5/7 rue de Fourcy, 75004 Paris.

Catalogue : Love Songs. Photographies de l’intime, texte de Simon Baker, coéd. Atelier EXB/MEP, 235 photographies et documents, 224 p., 45 euros.