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Critique
Biennale de Venise

À Venise, les pavillons reflètent le monde

La 59e Biennale d’art de Venise illustre les grands enjeux qui traversent l’art contemporain, continuant à œuvrer à un rééquilibrage pour refléter davantage le monde d’aujourd’hui.

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« Feeling Her Way » de Sonia Boyce présente dans le pavillon britannique un chœur de voix féminines noires dans une scénographie faisant la part belle au papier peint et à des structures géométriques en 3D dorées. Photo : Stéphane Renault

Il y a quelques années encore, les pavillons accueillaient en majorité des hommes occidentaux, surtout dans les pays présents dans les Giardini. L’édition 2022 réserve une large place aux artistes femmes et aux collectifs, aux minorités, ou aux pays moins bien dotés, à l’image des Pays-Bas qui ont quitté les jardins pour offrir leur espace à l’Estonie. Les pays nordiques ont décidé quant à eux de s’effacer pour laisser place au pavillon sami.

La gent féminine est particulièrement à l’honneur. Dans l’impressionnant pavillon américain, habité par les sculptures de Simone Leigh, l’exposition « Sovereignty » donne à voir des représentations de la femme noire héritées de la tradition africaine. Ses sculptures monumentales occupent l’espace d’une impérieuse présence. Représentant la Grande-Bretagne, Sonia Boyce, figure « du mouvement de l’art britannique noir », met en musique un parcours rythmé par des chanteuses sur grands écrans.

Scène de danse galante dans le café rétro du pavillon français, signé Zineb Sedira. Photo : Stéphane Renault

Dans le pavillon français, Zineb Sedira a conçu une scénographie originale – café avec boules à facettes, salon haut en couleur, salle de cinémathèque – où le décor évoque en miroir le film intitulé Les rêves n’ont pas de titre, qu’elle a réalisé à partir d’archives et de souvenirs personnels. Les images racontent l’Algérie, les films qui y furent tournés dans les années 1960 et 1970 ; une amie lit un texte de Frantz Fanon, très impliqué dans la lutte pour l’indépendance du pays. On y danse aussi. L’humour n’est jamais loin de la nostalgie, tout en n’oubliant pas l’histoire.

L’actualité, elle aussi, fait intrusion dans cette édition. Les premiers visiteurs ont pu assister à la réalisation in situ d’un pavillon temporaire brûlé pour l’Ukraine au milieu des Giardini. Cet espace « méditatif » vise à placer la guerre menée par la Russie en Ukraine au cœur de l’exposition – et au premier plan dans l’esprit des gens.

La question politique est encore présente dans le pavillon canadien. Stan Douglas expose à travers quatre grands tirages photographiques en couleur les soubresauts du monde. Son projet « 2011#1848 » se veut le reflet de deux années ayant vu des révoltes se produire en Europe et ailleurs, des Printemps arabes au mouvement Occupy né à New York.

Au chapitre des installations choc, le pavillon danois propose des sculptures hyperréalistes de centaures signées Uffe Isolotto, entre registre mythologique et gore. Aussi glaçant que bluffant. La mythologie est tout autant en vedette au pavillon grec où le projet de Loukia Alavanou, sous le commissariat de Heinz Peter Schwerfel, revisite en images immersives l’histoire d’Œdipe, à travers des personnages joués par des Roms. C’est aussi une artiste rom, Małgorzata Mirga-Tas, qui « réenchante » le pavillon polonais.

Dans le pavillon brésilien, le pop art voisine avec le surréalisme de Jonathas de Andrade, qui joue sur les mots en revisitant les expressions mettant en scène une partie du corps. Mais la palme du pavillon le plus réjouissant va au duo autrichien Jakob Lena Knebl et Ashley Hans Scheirl pour son univers kitsch et loufoque, très années 1970, avec design, peinture, environnements, dans une débauche de couleurs... Et par ces temps de grisaille, nous en avons bien besoin !

59e Exposition internationale d’art de la Biennale de Venise, intitulée « Le lait des rêves », du 23 avril au 27 novembre 2022, Giardini et Arsenale, Venise.

Appeared in The Art Newspaper France - Daily, #913