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Critique
Expositions

Dans l’atelier de Bruce Nauman, à la Punta della Dogana

La Collection Pinault a ouvert à Venise une magistrale exposition autour d’un ensemble d’œuvres récentes de Bruce Nauman, « Contrapposto Studies ».

Approcher une œuvre d’art, c’est envisager sa portée, mais c’est aussi s’interroger sur les conditions de son élaboration, le mystère de sa création. « Contrapposto Studies » invite le visiteur dans l’atelier de Bruce Nauman, à s’approcher au plus près de son geste créateur qui, loin de se laisser saisir, révèle au contraire toute sa complexité. Lorsqu’il parle de son travail, l’artiste américain s’exprime avec simplicité et précision, en décrivant ses décisions et ses actions.

Bruce Nauman, Contrapposto Studies, I through VII, 2015-2016, Pinault Collection/Philadelphia Museum of Art. Vue de l’exposition à la Punta della Dogana, Venise, 2021. © Palazzo Grassi/Bruce Nauman by SIAE 2021. Photo Marco Cappelletti

L’histoire a commencé au hasard d’une image revue sur un écran d’ordinateur. En 2015, Bruce Nauman a choisi de revenir sur une vidéo datant de 1968, Walk with Contrapposto, pour la rejouer et la réinterpréter au présent. Dans l’œuvre initiale, jeune homme de 27 ans, il avance vers la caméra depuis le fond d’un étroit couloir, en tee-shirt et jeans, les mains jointes sur la tête. Dans une série de vidéos de la même époque, il met en scène des actions simples, comme le fait de se cogner contre un mur, de marcher autour d’un carré ou de prononcer en boucle les mots « lip sync ».

il avance, fait des tours sur lui-même, se retourne, vacille, reprend son souffle et poursuit son chemin. une œuvre profondément actuelle

Du noir et blanc, Bruce Nauman est passé à la couleur et au numérique, et s’est à nouveau filmé dans son atelier, mais sans murs cette fois, ce qui accentue grandement la difficulté de l’exercice pour un homme âgé. Il avance, fait des tours sur lui-même, se retourne, vacille, reprend son souffle et poursuit son chemin. À partir de cette trame initiale, il a composé un ensemble de variations, comme Diego Vélasquez sur le thème des Ménines. L’œuvre la plus singulière parmi celles exposées pourrait évoquer un boulier chinois des temps modernes : Contrapposto Studies I through VII combine sept boucles qu’il a divisées dans la largeur en plusieurs sections, jusqu’à faire presque disparaître son personnage.

Les images de For Beginners (all the combinations of thumb and fingers), des vidéos dans lesquelles l’artiste a les mains levées face à la caméra, et les doigts qui s’animent au gré des ordres qu’il se donne à lui-même, font penser aux mains négatives des grottes de la préhistoire, comme à des tours de magie indéchiffrables. Des sons se mêlent au parcours : un violon, un piano et à peine quelques voix.

Passionné d’expériences technologiques, Bruce Nauman s’est enfin saisi de l’image 3D, comme il l’avait fait avec la vidéo dans les années 1970 : les images de Nature morte révèlent l’intérieur de son atelier. Il mesure la hauteur des projections de ses Contrapposto Studies. Comme souvent chez lui, le test est devenu œuvre, une œuvre de la plus profonde actualité, qui nourrit depuis cinquante ans des artistes de différentes générations. L’exposition est un chant à la vie, à sa fragilité, à sa quasi-absence. Et quelques notes de piano nous suivent lorsque l’on ressort dans les ruelles de Venise.

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«Bruce Nauman. Contrapposto Studies», 23 mai 2021 - 9 janvier 2022, Pinault Collection, Palazzo Grassi – Punta della Dogana, San Samuele 3231, 30124 Venise, Italie.