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Critique
Expositions

Georg Baselitz ou peindre en Allemagne dans le second XXe siècle

Si les figures renversées sont emblématiques de l’œuvre de l’artiste allemand, on ne peut cependant la réduire à ce seul procédé. La remarquable rétrospective que lui consacre le Centre Pompidou, à Paris, montre la diversité de son art.

L’exposition retrace les six décennies de carrière de Georg Baselitz, peintre, sculpteur, dessinateur et graveur, de ses débuts en 1960 aux œuvres réalisées cette année. En filigrane s’y tissent la plupart des grands événements qui ont marqué l’histoire de(s) (l’)Allemagne(s) depuis la Seconde Guerre mondiale. Au sortir de celle-ci, le pays est divisé en deux; à Berlin, le Mur est construit en 1961, avant de céder vingt-huit ans plus tard, le temps d’affecter toute une génération d’Allemands. Une histoire officielle dont est imprégnée toute l’œuvre de Georg Baselitz, de même que celle d’Anselm Kiefer, et qui a conduit les artistes allemands d’alors (A.R. Penck, Jörg Immendorf, Markus Lüpertz) à privilégier une peinture d’ascendance expressionniste, combinée à une certaine monumentalité des tableaux. C’était leur manière de s’exprimer à une époque – le début des années 1970 – où l’art conceptuel et ses dérivés régnaient en maîtres dans les galeries et les institutions. L’irruption de cette peinture, qui bousculait par ailleurs les clivages entre figuration et abstraction, constitua un changement de paradigme culturel important, replaçant la peinture et la sculpture « traditionnelles » sur le devant de la scène internationale – mouvement amplifié par la chute du Mur en 1989.

Vue de l’exposition «Baselitz. La rétrospective», Centre Pompidou, Paris. © Bertrand Prévost

DES FIGURES RENVERSÉES…

À partir de 1966, Georg Baselitz commence à segmenter les personnages de ses tableaux, sans pour autant réaliser des diptyques ou triptyques. La toile reste unique, mais des parties de la figure peinte (comme le torse et les jambes) sont légèrement décalées – Un nouveau type (Peintre en manteau), premier « tableau fracturé » –, ou un élément perturbateur s’insère dans la composition, tel le tronc d’un arbre à la place du torse – Trois bandes (Le Peintre en manteau), deuxième «tableau fracturé». L’année suivante, la plupart des motifs (buste, jambes, tronc, feuillage) volent en éclat et se dispersent sur la toile (B pour Larry). Le peintre poursuit ces variations dans la série Ouvriers forestiers (1967-1968); sur l’un de ces tableaux, un bûcheron apparaît comme suspendu à un arbre, la chevelure au sol. Troncs d’arbres et compagnons de travail disparaissent ensuite au profit d’une figure unique qui, renversée, occupe toute la composition: malgré son titre, L’Homme contre un arbre (1969), ce dernier est réduit à une tache de feuillage. Les personnages inversés deviennent ainsi l’image de marque de Baselitz, qui en justifie la pratique par la volonté de se concentrer sur la peinture plutôt que sur le motif : « Quand on veut cesser de passer son temps à inventer de nouveaux motifs et continuer malgré tout de peindre des tableaux, le retournement du motif est la solution la plus plausible 1 .» Il précise ailleurs : « C’est aussi pour couper court à toute comparaison possible entre mes modèles et la nature. Je voulais éviter toutes ces questions stériles que l’on peut se poser face à un tableau. Je me suis donc dit : je fais les choses comme il faut, mais à l’envers, je bascule tout tête en bas, comme ça le problème ne se pose plus 2. » Depuis, Baselitz ne cesse d’interroger les conventions picturales, revisitant notamment ses grands classiques, comme Edvard Munch, Emil Nolde, Otto Dix et, bien entendu, Pablo Picasso, autre notable pourfendeur de la représentation traditionnelle de la figure humaine.

« Je voulais éviter toutes ces questions stériles que l’on peut se poser face à un tableau. Je me suis donc dit: je fais les choses comme il faut, mais à l’envers, je bascule tout tête en bas. »

Vue de l’exposition «Baselitz. La rétrospective», Centre Pompidou, Paris. © Bertrand Prévost

…AUX SCULPTURES TAILLÉES DANS LE BOIS

À partir de 1977, l’artiste se met à collectionner des sculptures africaines. Trois ans plus tard, il réalise une sculpture monumentale, qu’il nomme avec précaution Modèle pour une sculpture. Elle est destinée au Pavillon allemand de la Biennale de Venise, qu’il partage avec Anselm Kiefer. Taillée à la hache et au ciseau dans un tronc d’arbre clair, entachée sporadiquement de peinture rouge et noire – et faisant ainsi songer aux couleurs du drapeau allemand –, elle s’impose par sa monumentalité et, surtout, par son bras droit levé, paume de la main tournée vers le ciel. Si le sculpteur dit s’être inspiré des célèbres figurines lobi, les commentateurs associèrent avant tout cette posture au salut hitlérien (un procès similaire avait été fait à Kiefer au début de sa carrière, à propos de sa série Occupations), déclenchant un nouveau scandale en Allemagne et confortant le statut de provocateur de Baselitz. Celui-ci n’en a bien entendu cure et poursuit son travail de sculpteur par les figures totémiques –au visage tailladé et peintes en jaune – des Femmes de Dresde (1989-1990). Hommage à celles qui avaient contribué à la reconstruction des villes allemandes après les bombardements de 1945, ces sculptures en bois, où la marque du travail est toujours apparente, en imposent par leur puissance statique.

L’épisode vénitien aura, par la même occasion, assuré à Baselitz une notoriété internationale et le début de sa reconnaissance aux États-Unis. La décennie 1980 est sans doute la plus faste pour l’artiste, qui produit les tableaux monumentaux de la série Homme au lit, montrés pour la première fois lors de l’exposition « Zeitgeist » [«L’Air du temps»], à Berlin, en 1982. Placés en hauteur, ils paraissent encore plus grandioses, flottant dans l’espace, déclinant dans des tonalités jaunes, orange et noires des thématiques récurrentes, telles que l’homme hurlant, l’aigle à la fenêtre, le joueur de tambour, le père buvant, l’homme couché, etc. Au même moment, Baselitz travaille à un ensemble de peintures rouge sang représentant des figures masculines renversées sur un fond sombre. La violence latente, dans la douleur silencieuse d’un regard éteint ou d’un visage grimaçant, impressionne. Ces tableaux apocalyptiques clôturent manifestement un cycle.

Ensuite, Baselitz revisite des souvenirs de jeunesse et les peintres qui l’ont marqué, avant d’entamer l’ensemble des Remix. Il y réinterprète une nouvelle fois l’histoire de l’art, en s’inscrivant explicitement dans celle-ci : « Quand on regarde l’histoire, que voit-on ? Beaucoup d’artistes ont peint eux aussi des remix de leurs œuvres, Munch je ne sais combien de fois, Picasso dans sa dernière période, Warhol alors qu’il était encore jeune. Pourquoi pas moi ? […] Il y a des tableaux que j’ai peut-être peints et dessinés trente fois 3 . » Quant aux œuvres récentes, elles apparaissent beaucoup plus aériennes, sans doute moins tourmentées, mais toujours marquées par un éternel questionnement sur la représentation du corps. Celui-ci se fait de plus en plus désincarné, pour ne pas dire décharné, comme en témoigne l’énigmatique sculpture quasi abstraite qui clôt cette rétrospective au Centre Pompidou : Hibernation (2014).

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1. Entretien de Georg Baselitz avec Heinz Peter Schwerfel (1989), repris dans Baselitz. La rétrospective, Bernard Blistène (dir.), Paris, Centre Pompidou, 2021, p. 276.

2. Entretien de Georg Baselitz avec Bernard Blistène, dans ibid., p. 26.

3. Entretien de Georg Baselitz avecPhilippe Dagen (2009), repris dans ibid., p. 290.

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« Baselitz. La rétrospective »,20 octobre 2021-7mars 2022, Centre Pompidou, place Georges-Pompidou, 75004 Paris.