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Critique
Musées et Institutions

L'appartement 22 fête ses 20 ans

Fondé à Rabat par le critique d’art et commissaire d’exposition Abdellah Karroum en 2002, ce lieu a été pensé comme un espace d’art privilégiant l’échange et les expérimentations. Vingt ans plus tard, les lignes ont-elles bougé ?

Vue de l’exposition « Mustapha Akrim. Histoires plus que parfaites », L’appartement 22, Rabat, 2019. Courtesy de l’artiste

Lorsque Abdellah Karroum conçoit, en 2002, L’appartement 22 dans un espace privé, le Maroc est à l’aube d’une ère marquée par l’avènement du roi Mohammed VI et l’émergence d’une nouvelle génération d’artistes, parmi lesquels Safâa Erruas et Younès Rahmoun. Tout juste diplômés de l’Institut national des beaux-arts de Tétouan, ils ont l’honneur de la première exposition du lieu, « JF_JH individualités ». « Je fais partie de ces jeunes que L’appartement 22 a beaucoup soutenus, à un moment où il n’y avait pas d’endroits pour s’exprimer ni de gens avec qui dialoguer et se faire entendre », se souvient Younès Rahmoun.

L’idée est alors de créer un espace d’échanges et de réflexions, et d’instaurer de nouvelles synergies entre artistes et commissaires d’exposition, ce que son fondateur résumait par cette formule : « L’inconscient du champ de l’art demande à être défragmenté pour libérer de l’espace d’expression. » « Plus qu’une promesse, analyse aujourd’hui Abdellah Karroum, L’appartement 22 était une nécessité dans le contexte de l’époque. Il manquait un lieu de rencontres où les artistes puissent se sentir libres, tout en étant hyperconnectés aux réalités sociales, culturelles et politiques, avec leurs tabous, privilèges et interdits. Il faut garder à l’esprit que le monde était passé par des années de transition politique complexe durant laquelle s’est développée la gouvernance par l’image. »

« Si l’on veut mesurer la réussite de L’appartement 22, il faut regarder les multiples lieux qui ont été fondés dans son sillage par des artistes et des auteurs œuvrant pour et encourageant, avec une conscience aiguë, la voie de la coprésence. 

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Génération 00

L’appartement 22 soutient l’émergence de ce qu’Abdellah Karroum appelle alors la « Génération 00 » dont le plasticien Mustapha Akrim pourrait être le parangon. Engagée, sensible à l’accélération induite par les nouvelles technologies, cette génération d’artistes est bien décidée à faire entendre sa voix, comme s’y emploie Akrim en 2011, lorsqu’il revisite l’article 13 de la Constitution marocaine relatif au droit au travail et à l’éducation, qu’il réécrit au moyen du béton. « L’appartement 22 a davantage été pour moi un laboratoire qu’un simple atelier de résidence, confie-t-il. C’est un espace de recherche et d’expression qui a permis de constituer de l’archive. » Situé face au Parlement, sur l’avenue Mohammed-V, là où s’organisent spontanément des manifestations d’étudiants et de chômeurs très encadrées, L’appartement 22 reste un lieu d’observation privilégié qui conduira Mustapha Akrim à engager une réflexion plastique autour du monde ouvrier. En 2018, avec le projet « Histoires plus que parfaites », il explore l’archéologie de l’espace d’art qu’il transforme en véritable chantier de construction. Le spectateur est alors invité à gratter à l’aide de burins les différents murs afin de découvrir les photos d’archives cachées par l’artiste et, métaphoriquement, assister à la résurgence d’un passé enfoui.

Mais L’appartement 22 ne se contente pas d’accompagner les travaux d’artistes marocains comme en témoignent les collaborations récentes avec Aurora Pellizzi et Philippe Cazal. Le plasticien Fabrice Hyber y a présenté en 2018 quelques Prototypes d’Objets en Fonctionnement (POF) inédits, dont un immense panneau de 4 m2 recouvert de rouge à lèvres Rouge Pur Couture d’Yves Saint Laurent « mis en parallèle avec un tapis “hyperberbère” en laine blanche et noire du Rif produit à Fès », selon les mots de l’artiste. L’intuition fondamentale sans doute d’Abdellah Karroum aura été de contribuer à déplacer le curseur de notre perception de l’art contemporain du nord vers le sud, en tentant d’imaginer de nouvelles possibilités de création. « Si l’on veut mesurer la réussite de L’appartement 22, commente-t-il, il ne s’agit pas uniquement de regarder ce que nous y avons produit. Il faut considérer également les multiples lieux qui ont été fondés dans son sillage par des artistes et des auteurs œuvrant pour et encourageant, avec une conscience aiguë, la voie de la coprésence », celle de l’histoire de l’art occidentale avec les autres cultures.

Vue de l’exposition « Aurora Pellizzi. Serpientes », L’appartement 22, Rabat, 2016. Photo Baptiste de Ville d’Avray

Expérimentation Curatioriales

Commissaire en 2011 de l’exposition « Contained Measures of Tangible Memories: Indigo Regina » d’Otobong Nkanga, Cécile Bourne-Farrell vante de son côté cette idée de « mutualiser un esprit d’échange » permanent de part et d’autre des rives de la Méditerranée, tout en offrant aux commissaires d’exposition la possibilité d’essayer de nouvelles formes. « L’appartement 22 prédispose des commissaires à expérimenter des choses qui n’ont jamais eu de format jusqu’à présent, explique-t-elle. Il faut comprendre cet espace comme un non-lieu ou une sorte de trame à partir de laquelle se tissent des liens entre les gens. » C’est ainsi qu’après avoir découvert le travail de Mustapha Akrim, Cécile Bourne-Farrell l’a présenté en 2017 au Salon urbain de Douala, au Cameroun, concrétisant le projet, porté depuis le début par cet espace d’art indépendant, de créer une dynamique d’échanges tout en contribuant à l’autonomie du champ de l’art contemporain sur le continent africain.

L’appartement 22, 279, avenue Mohammed-V, Rabat 10000, Maroc, appartement22.com